La philosophie de la mochila selon Jean-Christophe RUFIN

 « Le poids, c’est de la peur. »

"Immortelle Randonnée" de Jean-Christophe Rufin - Couverture de l'édition illustrée

De son parcours sur le Chemin de Compostelle, Jean-Christophe RUFIN, écrivain et académiste, en a fait un récit « Immortelle randonnée » ; il y partage son expérience, ses préparatifs, son départ, ses interrogations, ses doutes et ses découvertes en chemin… un petit traité d’humilité et de simplicité.

De ce récit initiatique, j’ai eu envie de vous faire partager une pépite : la philosophie de la mochila, ou l’art d’emporter l’essentiel…  Jean-Christophe RUFIN décrit avec une grande justesse la nécessité pour le marcheur itinérant d’alléger son sac à dos en n’y mettant que le strict nécessaire. Un exercice plus spirituel que matériel, qui implique détachement, lâcher prise, introspection, confiance en soi, sérénité.

A méditer… tout simplement. Que vous soyez à la veille d’un départ en périple ou pour alléger sa vie de tous les jours, la philosophie de la mochila recèle de vérités. J’y ai retrouvé plein de sensations partagées lors de mes périples en vélo et compris d’où vient cette grande liberté intérieure lorsque l’on réussit cet exercice d’emporter l’essentiel.

La mochila ? cela veut dire « sac à dos » en espagnol.

Extrait :

Jean-Christophe RUFIN (photo extraite de son livre)

« Pour le nouvel arrivant sur le Chemin et d’autant plus qu’il n’entend pas en parcourir une très longue portion, le sac à dos est simplement… un sac à dos. Pour le pèlerin déjà attendri par une longue marche, le sac à dos c’est le compagnon, la maison, le monde qu’il transporte. En un mot, c’est sa vie. A chaque pas, les bretelles l’ont enfoncé dans sa chair. Ce fardeau fait partie de lui […] La désinvolture avec laquelle le nouveau marcheur fourre dans son sac des objets variés et souvent superflus, sans penser ni à leur volume ni à leur poids, provoque chez le pèlerin aguerri un effroi proche de l’épouvante. C’est que, au fil des étapes, le marcheur a appris à peser, au propre comme au figuré, chacun des éléments qui composent son barda.

Avant le départ, j’étais tombé un peu par hasard sur des sites internet consacrés à la « marche ultralégère » ou MUL. […] L’axiome central de la pensée MUL tient en une phrase : « Le poids, c’est de la peur ».

Pour les adeptes de cette démarche, l’essentiel consiste à méditer sur la notion de charge et, au-delà, sur le besoin, sur l’objet, sur l’angoisse qui s’attache à la possession. « Le poids, c’est de la peur.» En partant de là, chacun est amené à réfléchir. Un pull-over : c’est nécessaire. J’en emporte deux : Pourquoi ? De quoi ai-je donc si peur ? Le froid est-il vraiment menaçant ou est-ce mon inconscient qui, sur ce sujet, pèse tout le poids de mes névroses ?

[…] J’avais regardé ces sites avec curiosité et un peu de condescendance, je l’avoue, pour ce qui m’apparaissait comme une lubie minimaliste un peu folklorique. J’y avais quand même pêché quelques idées et je m’étais cru malin en ricanant sur mes peurs, à mesure que je bourrais mon sac de tee-shirts et de chaussettes.

Mais dès que je me suis engagé sur le Chemin, tout a changé. […] A chaque étape, je considérais, cette fois avec sérieux, les objets que je transportais, en me demandant honnêtement s’ils étaient indispensables. [...] La réflexion sur mes peurs a cessé d’être un sujet de plaisanterie : j’ai pris l’affaire avec gravité. J’ai découvert par exemple que j’étais victime d’une crainte très irrationnelle du froid (au point de traîner pendant tout le voyage, faute de solution alternative, un sac de couchage pour la haute altitude, totalement inadapté à ce début d’été espagnol). En revanche j’étais délivré jusqu’à l’inconscience de toute angoisse concernant la faim et la soif. Il est vrai que je ne mange jamais pendant les courses en montagne et que je fonctionne comme un vrai chameau, à rebours de toutes les recommandations médicales.

[…] Quoi qu’il en soit, à mesure que le Chemin s’allonge, la mochila maigrit et atteint une forme d’équilibre frugal qui touche à la perfection. »

Plus loin, une fois arrivé à St Jacques de Compostelle, l’auteur est surpris par la rapidité à laquelle la vie reprend son cours. Le pèlerinage fini, il reprend l’avion, retrouve son quotidien et s’éloigne de l’esprit du chemin, quoique :

« […]  Certains aspects du chemin sont un peu plus durables : pour moi, ce fut surtout la philosophie de la mochila. Pendant plusieurs mois après mon retour, j’ai étendu la réflexion sur mes peurs à toute ma vie. J’ai examiné avec froideur ce qui littéralement je porte sur le dos. J’ai éliminé beaucoup d’objets, de projets, de contraintes. J’ai essayé de m’alléger et de pouvoir soulever avec moins d’efforts la mochila de mon existence. »

Et si finalement l’esprit du chemin et l’itinérance se résument à cet exercice personnel : se pencher sur la mochila de son existence, en soupeser le poids et chercher à alléger le trop-plein…

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